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Le bien-être dans la dignité et la paix entre les peuples
Au-delà des marchés

 
Textes proposés à la réflexion par Daniel Spoel.

Empathie

“Si étrange que cela paraisse, j’hésiterais donc à changer radicalement la condition humaine. Mais si je pouvais modifier une seule chose, ce serait pour amplifier le rôle de l’empathie. Le problème fondamental de nos sociétés aujourd’hui, alors que tant de groupes se côtoient sur une planète surpeuplée, tient à une loyauté excessive envers sa nation, sa société ou sa religion. Les humains opposent un profond mépris à qui ne leur ressemble pas ou pense autrement, même entre populations voisines dotées d’un ADN presque identique, comme les Israéliens et les Palestiniens. Les nations se croient supérieures aux autres, les religions estiment détenir la vérité.” “Pour le darwinisme, il n’y a rien de plus logique que postuler l’existence d’une continuité émotionnelle. Je crois en fin de compte que la répugnance à parler d’émotions animales est moins lié à la science qu’à la religion. Et pas n’importe quelle religion, mais celles qui prirent forme dans des régions caractérisées par une absence d’animaux qui nous ressemblent… Seules les religions judéo-chrétiennes placent les humains sur un piédestal, faisant d’eux une espèce dotée d’une âme. On comprends aisément comment cette conception a pu voir le jour chez des nomades vivant dans le désert. Sans animaux pour leur tendre un miroir, l’idée que nous sommes seuls leur est venue naturellement. Ils se sont vu créés à l’image de Dieu et représentant l’unique forme de vie intelligente sur la terre. Cette conviction demeure si ancrée qu’aujourd’hui encore ils recherchent la même forme de vie en braquant de puissants télescopes sur des galaxies lointaines.” “L’empathie se construit sur la proximité, la similitude et la connaissance de l’autre - en bonne logique, puisque nous avons évolués pour favoriser la coopération à l’intérieur du groupe. Combinée avec notre intérêt pour l’harmonie sociales, qui exige une répartition équitable des ressources, l’empathie place l’espèce humaine sur la voie menant à petite échelle qui insistent sur l’égalité et la solidarité. Or nous vivons aujourd’hui au sein de sociétés beaucoup plus importantes, où cette insistance se révèle plus difficile à entretenir. Cependant, nous conservons une psychologie particulièrement à l’aise avec ces objectifs. Une société purement fondée sur des motivations égoïstes et sur les forces du marché produira des richesses, mais n’engendrera pas l’unité ni la confiance mutuelle qui rend la vie digne d’être vécue. Les enquêtes sur le bonheur enregistrent les taux les plus élevés non pas dans les nations les plus riches, mais dans celles où existe le plus fort degré de confiance parmi les citoyens.”

Frans de Waal, “L’âge de l’empathie”, Ed. Les liens qui libèrent, 2010.

Croissance économique

“Partout dans le monde, les étudiants apprennent que la croissance économique supprime la pauvreté, et apporte un développement durable. Chaque fois que j’enseigne ou que je donne des conférences dans les universités occidentales, je pose la question : Qu’est-ce que la croissance ? 90% de ces étudiants ne savent même pas ce que c’est. Tous les jours on entend parler de croissance dans les journaux sans savoir ce que c’est. Qu’est-ce que le PIB par exemple ? Effectivement il existe bien une définition du PIB : c’est la somme d’argent qui change de mains. C’est très intéressant. Si vous avez un arbre debout, le PIB ne change pas. Si vous coupez l’arbre, le PIB augmente. S’il y a une rivière et qu’elle est propre, le PIB n’augmente pas. Mais si la rivière est polluée, le PIB augmente, non pas une, mais trois fois. Pourquoi ? D’abord, puisque des déchets ont été jetés dans la rivière, c’est que de l’argent a été échangé, donc le PIB augmente. Ensuite, quand la rivière est polluée et que les riverains boivent son eau, ils tombent malades vont chez le médecin et, de nouveau, l’argent est échangé. Et enfin, vous apportez une technologie pour nettoyer le rivière, de l’argentchange encore de main et le PIB augmente encore. Quelle magnifique façon de se développer.”

Devinder Sharma, “Pour un développement politiquement correct” dans “Solutions locales pour un désordre global”, Ed. Actes Sud, 2010.

Commerce

“Je pense que tout le concept de commerce doit être revu. Aujourd’hui, il n’y a qu’une seule conception du commerce, celle qui consiste à faire de l’argent, à maximiser les profits. Dans aucune des théories économiques du capitalisme, il n’y a de place pour un autre genre de commerce. Cela restreint beaucoup la vision qu’on peut avoir du genre humain, réduit à la seule et unique dimension , celle de faire de l’argent. Mais c’est faux. En réalité les humains sont multidimensionnels. Ils prennent du plaisir à des activités très diverses. Oui ils aiment gagner de l’argent, mais ils aiment aussi en donner, ou aider les autres, ou infléchir la marche du monde. Tout cela n’est pas pris en compte dans les théories économiques.”

Muhammad Yunus, fondateur de la Grameen Bank, prix Nobel de la paix 2006.

Agriculture et bien-être

“La prochaine génération nous remerciera pour le courage que nous avons eu de nous insurger et de lutter à contre-courant du modèle dominant. Dans le mouvement de la Via Campesina, nous défendons le concept de la souveraineté alimentaire, l’idée que chaque communauté doit produire ses propres aliments. Pas seulement pour être politiquement indépendante, mais aussi pour apprendre à vivre avec les êtres vivants qui partagent avec nous cette planète. Et cela n’est réalisable qu’à travers une agriculture paysanne, familiale, en polyculture, le contraire de l’agriculture industrielle. Bien entendu, les gouvernements n’aiment pas ça, parce qu’ils sont vendus aux entreprises. Ils sont devenus les simples gérants de leurs volontés. C’est justement pour les transformer en marionnettes que les entreprises gaspillent tant d’argent dans les campagnes électorales. Les mentalités changeront quand les gens se rendront compte que les aliments empoisonnés entraînent toujours plus de maladies. Le plus grand mensonge, c’est de nous faire croire que la consommation des biens matériels est synonyme de bien-être. Nous devons repenser nos modes de vie afin de vivre sainement, avec un haut niveau culturel et beaucoup de plaisir, sans être obligés de consommer des biens matériels. Il faut cesser de confondre le développement avec le productivisme, le bien-être avec l’achat.”

João Pedro Stedile, coordination nationale du Mouvement des sans-terre du Brésil, “De la terre pour tous”, dans “Solutions locales pour un désordre global”, Ed. Actes Sud, 2010.

L’offre et la demande, le marché, la consommation

“Si on demande aux gens si un autre monde est possible, une bonne partie de l’humanité va dire que non, que non seulement ce n’est pas possible, mais pas nécessaire. Quelle partie ? La partie qui vit bien, qui est installée confortablement, qui a de quoi manger, un travail… Dans les pays européens, grosso modo 80% de la population est constituée par ce qu’on appelle la classe moyenne, et 10% par des gens très riches. Les 10% restants sont les exclus, mais les exclus du Premier Monde vivent beaucoup mieux que les exclus du Tiers-Monde. Cette majorité de gens, cela ne les intéresse pas de changer de société. Ce qui les intéresse, c’est leur carrière personnelle, gagner plus d’argent, gravir les échelons de la société et qui sait, un jour, devenir très riche. Alors je crois que c’est des pays où l’on vit le plus dramatiquement la folie du monde que viendra nécessairement la proposition de changement. Depuis la fin de la guerre froide et de la tragique expérience socialiste, les gens des pays riches pensent que la seule solution capable de résoudre les problèmes, c’est l’offre et la demande, le marché, la consommation. Mais ce n’est pas non plus une solution car, si vous produisez quelque chose que vous ne réussissez pas à vendre, vous entrez en crise. Et toutes les grandes crises sont venues d’un manque d’acheteurs, parce que les choses ne sont pas fabriquées pour répondre aux besoins, mais pour faire de l’argent. Et le monde est dominé par l’idée que plus on consomme, mieux c’est. L’ouverture des frontières n’est pas faite pour qu’il y ait des biens pour tous, mais pour qu’on puisse vendre des marchandises en plus grande quantités dans plus de pays.”

Chico Whitaker, co-fondateur du premier Forum social mondial à Porto Alegre.

Une autre civilisation

“Ceux qui ont aujourd’hui pour mission d’accomplir la tâche délicate de réduire la dette publique des Etats tout en assurant la croissance recourent pour la décrire à la même expression : "Il n’y a pas de bonnes solutions, seulement de mauvaises." Mais ce diagnostic est encore exagérément optimiste, car la solution en réalité n’existe pas. Pourquoi ? En raison d’un cercle vicieux : le remboursement de la dette réclame un relèvement des impôts, qui réduit le pouvoir d’achat, entraînant une baisse de la consommation, d’où un fléchissement de la croissance, qui oblige à une relance, nécessitant une augmentation de la dette, etc. La ligne de crête sur laquelle le système économique se tient est de plus en plus étroite : elle va s’amincissant, séparant deux précipices. Le physicien parle à ce propos de "processus critique". Le talent et la chance décideront du temps qu’il reste avant que l’on tombe. Le moment où le système a atteint son seuil de viabilité, nous le savons maintenant, se caractérise à la fois par une stabilité apparente (celle qui caractérisa les années 2002 à 2007) si grande qu’elle rendit même plausible l’hypothèse d’une "fin de l’histoire", et par une fragilité extrême due à une dépendance hypertrophiée des entreprises et des ménages vis-à-vis du crédit. Alors que cette stabilité reste visible à la surface des choses, la fêlure fondamentale progresse en profondeur, jusqu’à apparaître au grand jour. A posteriori, les dix-huit ans qui séparent la chute du capitalisme de marché à l’occidentale de celle du capitalisme d’Etat de type soviétique apparaîtront anecdotiques, et les explications produites durant ces dix-huit années pour expliquer la supériorité intrinsèque du système qui survécut de peu à son rival apparaîtront anecdotiques elles aussi. Quand auront été épuisées, en Chine, les vertus d’une combinaison pragmatique du meilleur du capitalisme d’Etat et du capitalisme de marché, le théorème aura été démontré : il existe au sein des sociétés humaines un seuil indépassable dans la logique capitaliste, quelle que soit la variété des formes qui sont choisies - ou, plutôt, expérimentées. L’impasse est en effet totale dans un contexte où les populations se partagent en deux composantes : une vaste majorité n’obtenant ses revenus, c’est-à-dire l’accès à la consommation, que par le travail ; et une petite minorité dont les revenus proviennent des intérêts versés comme rendement des avances qu’elle procure à l’économie et à la spéculation en capital. Le seul espoir de briser cet engrenage infernal est de repenser la manière dont se redistribuent les revenus entre un capital à haut rendement et un travail faiblement rémunéré. Le défi n’est pas mince : il s’agit d’un changement de civilisation. Rien de moins.”

Paul Jorion, économiste et anthropologue, article paru dans l’édition du 06.07.10 du quotidien Le Monde, supplément Economie.

 
 
Publié le mercredi 14 juillet 2010

 
 
 
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